Si tu jettes un coup d'il plus bas à sa discographie tu vas te rendre compte que Santana a produit une masse d'albums, masse inégale où le meilleur côtoie le pire. Tantôt brillant mélange de saveurs salsa et psychédéliques, tantôt rock FM tarabiscoté avec des chapelures de rythmes latinos, tantôt envolées sublimes vers les cimes enneigées, tantôt atterrissage catastrophique dans un centre commercial, le travail de Carlos Santana est assez chaotique et semble suivre une logique interne qu'on a parfois du mal à saisir, surtout depuis sa prestation mémorable au festival de Woodstock de 69. Tout commence plutôt bien, un beau jour de juillet 1947 à Autlan de Navarro, au Mexique
Père d'un mariachi violoniste, Carlos Augusto Alves Santana ouvre les yeux dans un monde de couleurs vives et d'odeurs épicées. Au-dessus de son landau un attrape-rêves fait bouger de petites plumes blanches et le soleil crayonne des ombres au plafond. Ses quatre surs et ses deux frères le regardent en souriant, attendris par les gestes qu'il fait avec les bras comme s'il mimait un solo de guitare (en réalité il essaye de s'aérer un peu car il fait très chaud). Quelque part une radio diffuse la chanson « si me han de matar mañana » le célèbre titre de Pedro Infante. Du linge pend aux fenêtres. Des chiens passent à la recherche d'un point d'eau. Dans la cuisine, on prépare quelque chose. Peut-être une friture. En tous les cas, quelque chose est en train de griller. Carlos Santana se rendort, rassasié des choses.
Quand il réouvre les yeux, il est sur scène au Festival de Woodstock devant une foule subjuguée par son morceau qu'il vient de jouer « Soul Sacrifice ». Nous sommes en 1969. A ses côtés, comme s'il les voyait pour la première fois, il y a David Brown à la basse, Michael Shrieve à la batterie, José « Chepito »Areas et Michael Carabello aux percu et enfin Gregg Rolie aux claviers (qui montera le groupe Journey un peu plus tard). Les cheveux ébouriffés, Santana porte une petite barbichette et on dirait qu'il se remet doucement d'un long voyage initiatique au pays des shamans. Sur scène, il vient juste de ponctuer ce qu'il avait déjà amorcé quelques mois auparavant dans son premier album éponyme signé chez Columbia. Porté par le succès, il enregistre en 1970 avec le groupe son deuxième album Abraxas à la magnifique pochette signée Mati Klarwein (qui fera aussi celle de Miles Davis « Bitches Brew »). A l'intérieur, deux titres qui pourrait résumer le Santana de cette époque : « Black Magic Woman » (délicieuse reprise d'une chanson de Peter Green, le leader de Fleetwood Mac) et « Oye Como Va » (redélicieuse reprise d'une chanson de Tito Puente). Deux facettes, d'un même guitariste hésitant entre psychédélisme ésotérique et salsa fondatrice. A ce sujet, il explique dans le livre de Mark Rowland « Viva Santana ! » que « la salsa est une musique sérieuse et fière. De Puerto Rico à Cuba, elle rend à l'Afrique toute sa dignité ».
Oye como va
mi ritmo/Bueno pa gosar
mulata
Le groupe de Santana (qui se faisait appeler The Santana Blues Band avant sa prestation de Woodstock) connaît une petite turbulence. Le pianiste de Seattle Gregg Rolie commence à en avoir ras le bol des rythmes latinos et des rasades de mezcal et menace de quitter le groupe. C'est le moment que choisi Neal Schon, un jeune prodige de 17 ans, pour rejoindre Santana à la guitare (le gamin est tellement incroyable qu'Eric Clapton le voulait pour son groupe Derek & The Dominos). Leur troisième album Santana III sort donc en 71. L'année d'après, Schon et Rolie quitteront finalement le groupe pour faire Journey. Ici, nous sommes à la fin de la trilogie « Santana/Abraxas/Santana III », comme à un tournant, un carrefour. Santana fait un « break » en sortant son quatrième album Caravanserail (1972), un drôle de truc qui sent déjà la « reconversion spirituel ». En effet, après ce disque et comme la plupart des rock star du moment Santana devient le disciple du gourou Sri Chinmoy et se fait appeler Devodip (au même moment Pete Townshend des Who tombe sous l'emprise du gourou Meher Baba et les Beatles sous celle de Maharishi Manesh). Avec « Mahavishnu »John McLaughlin et Stanley Clarke, il enregistre en 1973 un disque de jazz fusion en hommage à Coltrane « Love, Devotion, Surrender ». Après toute ces péripéties, il faudra attendre les années 90 pour « voir le soleil de l'esprit se lever dans le cur ». En effet, en 92 Santana quitte Columbia pour Polygram qu'il quitte en 97 pour Arista et en 1999 sort le disque Supernatural avec Clapton, Wyclef Jean et Lauryn Hill. Ce disque lui fera gagner 9 Grammy Awards dont « meilleur album de l'année 1999 » et « meilleure chanson » pour Smooth. Maintenant, c'est un peu
gentillet.
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