Kim Fowley est l'une de ces légendes du rock d'autant plus fascinantes qu'elles ne sont jamais sorties de l'ombre. Et pourtant, de la vague surf qui marqua la fin des années 50 à nos jours, il n'a pas cessé de collaborer à l'histoire du rock en tant qu'interprète, producteur, manager et metteur en scène d'idées farfelues. Il a de ce fait été de tous les mouvements habituellement relevés par les historiens. Si bien que sa biographie ressemble en elle-même à l'histoire du rock. Sa mégalomanie et sa mythomanie avérées empêchent bien souvent de distinguer la réalité et la fiction. Tout comme certains hommes politiques, il semble notamment posséder le don d'ubiquité, tant son parcours est émané de participations aux projets les plus divers.
Issu d'une famille bien implantée dans le show-business, il fonde son premier groupe, les Sleepwalkers au lycée d'Hollywood. Ses camarades ne sont autres que Bruce Johnston, futur membre des
Beach Boys, Sandy Nelson et, parfois,
Phil Spector. L'expérience éveille son goût pour le chant et dès 1957, on le retrouve en compagnie de nombreux groupes de doo-wop et de rock'n roll : les Jayhawks, Skip & Flip, les Hollywood Argyles, les Paradons, les Innocents
Il obtient avec eux ses premiers petits succès : « Cherry Pie », « It Was I » ou « Alley Oop ».
En 1961, il fait sa première « découverte » essentielle : celle de Paul Revere, un chanteur de l'Idaho qui marqua son époque. Il devient son producteur puis, au sein de B. Bumble And The Stickers, obtient son premier numéro 1 : l'instrumental « Nut Rocker », un morceau sorti au moins cinq ans en avance. Variation rock sur un thème de Tchaïkovski (« Le Casse-Noisette »), il sera repris en 1971 par
Emerson, Lake And Palmer, en pleine vague symphonique. L'année suivante, avec « Papa-Oom-Mow-Mow », signé par les Rivingtons, il renouvelle l'exploit : signant un classique absolu du surf-garage qui sera pillé par les Trashmen (« Surfin' Bird ») puis repris en l'état par
les Cramps,
les Ramones,
Silverchair
Souvent, l'histoire de ce genre de personnages s'arrête là. Mais pas pour Kim Fowley ! Après quelques autres expériences au sein de groupes californiens, il décide d'émigrer en 1964 au pays des
Beatles, l'Angleterre, où il retrouve son ami d'enfance P. J. Proby. S'ouvre alors une période particulièrement sujette à l'affabulation
Il aurait, dit-on ou dit-il, découvert le futur chanteur de
Slade, lancé
Soft Machine, écrit une chanson avec
Cat Stevens, trouvé le nom du groupe Family et aidé
Van Morrison et ses Them à faire leurs premiers pas.
Le tout en deux petites années : en 1966, entendant parler des hippies et du Flower Power, il retourne illico à L.A. et rencontre
Frank Zappa, avec qui il s'entend immédiatement. Lorsque ce dernier enregistre « Freak Out », il est présent dans le studio, même si personne ne se souvient, au juste, de ce qu'il fait. Peu importe : il sort changé de l'expérience. Ses nouveaux amis et collaborateurs s'appellent
les Byrds ou les Seeds, et il décide enfin de signer des disques sous son propre nom. Ce sera d'abord un 45 tours intense et délirant, « The Trip », véritable manifeste de l'idéologie psychédélique
Dans la foulée sort « Love Is Alive And Well » (1967), son premier album puis, en 1968, un disque bizarre et introuvable : « Born To Be Wild » (composé de versions space-rock des tubes de l'époque)
Alors que le mouvement se dissout dans des substances toxiques, Kim Fowley retourne en 1969 à un rock plus brutal. On le retrouve ainsi aux côtés du guitar-hero Johnny Winter, du multi-instrumentiste Warren Zevon ou de
John Lennon et son Plastic Ono Band (un super-groupe qui, outre
Yoko Ono, comptait en son sein
Eric Clapton, Klaus Voorman et Alan White, futur-ex batteur de
Yes). Au rang des échecs, il tente d'organiser le comeback de
Gene Vincent, et à celui des réussites, enregistre en solo l'excellent « Outrageous ». Proche du
Velvet Underground ou des
Stooges, il y dévoile une inspiration nettement plus sombre et agressive que sur ses enregistrements précédents. Sa verve poétique s'affirme, notamment sa manière de parler et chanter tout à la fois, embryonnaire dans ses premiers trips.
Après « The Day The Earth Stood Still » (1970) et la parution de deux recueils de poèmes, il se perd un temps en Suède, où il trouve le moyen de lancer un groupe : Wigwam. De retour aux Etats-Unis, il découvre le Pierrot Lunaire qui inspirera le punk :
Jonathan Richman et s'entiche d'une formation parodique : Flash Cadillac And The Continental Kids. Quant à ses propres disques, ils vont de l'expérimentation bruitiste la plus complète (« Good Clean Fun ») au rock'n roll le plus provocant (« I'm Bad »). C'est à ce goût et à son sens des affaires qu'il faut attribuer son ralliement, l'année suivante, au mouvement glam. Maquillé comme
Bowie, il sort « International Heroes », chef d'uvre inconnu d'une nouvelle ère de délire. En toute logique, cela l'amène à collaborer avec diverses figures glitter :
Alice Cooper,
Kiss, Slade
Au milieu de la décennie, il est à l'origine d'un coup médiatique particulièrement savoureux : les Runaways, un groupe d'adolescentes rockeuses et court-vêtues dont sortira
Joan Jett, l'interprète d'« I Love Rock'n Roll ». Si cette histoire sent encore son punk, des groupes comme les
Spice Girls ne manqueront pas de se référer à l'épisode. Fowley s'intéresse aussi au metal naissant et son nom apparaît sur des disques de
Motley Crue,
Cheap Trick ou
Poison. Pourtant, ses propres disques ne sortent toujours pas de l'ombre, malgré l'excellence d'un « Visions Of The Future » (1974), toujours aussi sombre, rock et enlevé. Citons également « Automatic » (1974) et « Animal God Of The Streets » (1975).
Curieusement, c'est au moment où on l'attend le plus, l'explosion punk, qu'il n'a cessé d'annoncer, que Kim Fowley disparaît des pages des magazines rock, hormis à travers l'éphémère carrière de Stiv Bators. Il ne revient qu'en 1979 avec un disque extraordinaire : « Snake Document Maquerade ». En dix plages (intitulés « 1980 », « 1981 », « 1982 », etc.), il s'y improvise Nostradamus et résume la décennie à venir. Tirant les leçons de la New Wave et de son propre parcours musical : il fait se côtoyer toutes sortes de styles (metal, ragga, electro naissante, pop), qui continueront de fusionner jusqu'à nos jours.
Malheureusement, l'affaire manque de ressembler un testament. Ces années 80 qu'il avait maudites avant de les connaître ne lui font pas de cadeau. Il faut dire qu'en ces temps où la propreté musicale règne, peu de place subsiste pour son univers excessif et provocant. Ses albums et ses concepts musicaux imaginés avec des adolescents rencontrés dans la rue n'intéressent plus personne.
Néanmoins, la rue tourne au début des années 90, lorsque les pionniers du grunge commencent à s'intéresser à son uvre. Teenage Fanclub ou
Sonic Youth reprennent ses morceaux et petit à petit, le loser parfait se transforme en artiste culte. Ses nouveaux albums, toujours aussi anticonformistes (citons « Bad News From The Underworld » ou « Hidden Agenda At The 13th Note »), reçoivent à nouveau un petit succès. Désormais pape d'un certain underground trash, il adoube publiquement des artistes comme
Marilyn Manson ou
Peaches. Sur son site officiel, il continue de recenser les articles qui lui sont consacrés, les disques qu'il défend et les multiples projets qu'il ne cesse d'échafauder.