Pour ceux et celles qui en douteraient, l'amour est capable de créer du mythe et les sentiments peuvent avoir des vertus constructives. Pas toujours, certes. Pas toujours. Souvent l'amour déchire et laisse en miette, transforme un trop plein de vie en un désert aride et cynique où l'existence n'a plus d'autre raison que de devenir synonyme de survie. Souvent, les sentiments sont juste enfouis au fond du cur, drapant les souvenirs d'un voile de pudeur. Souvent, l'amour détruit et les sentiments ne sont capables d'aucun pragmatisme. Souvent. Mais le « mythe Diana Ross » nous prouve le contraire. En voilà un construit de toute pièce par l'amour d'un producteur, le bien-nommé Berry Gordy de chez Motown, tombé en pâmoison devant la belle et divine Diane Ernestine Earle Ross à qui il décide de confier les rennes des
Supremes (Florence Ballard et Betty McGlown, les autres chanteuses de ce groupe ne s'en remettront d'ailleurs jamais, surtout Florence qui étanchera sa jalousie à grandes rasades d'alcool avant de mourir). Non seulement le génial producteur de
Marvin Gaye et de Gladys Knight tombe amoureux de la belle Diana mais en plus il décide que cet amour construira un mythe, un concept, une image, une magnifique image à la voix extraordinaire, fêline, câline, rêveuse, apaisante. De cet amour il en fait presque un concept, une idée sur laquelle viendrait se greffer tous les espoirs des hommes et des femmes, une idée qui rendrait caduque l'opposition entre fragilité et force, grâce et pouvoir.
En 1967, et alors que
The Supremes affichent au compteur de magnifiques titres (« Baby Love », « Stop In The Name Of Love », « Back In My Arms Again ») et de récurrentes explosions de chart, le groupe se rebaptise comme si de rien n'était « Diana Ross & The Supremes ». En fait, dès le début Diana a toujours été mise en avant mais là, on passe ouvertement du tacite à l'explicite. L'explicite devient évidence quand, en 1970, Diana fait une reprise du célèbre « Ain't No Mountain High Enough » du non moins célèbre duo Marvin Gaye-Tammi Terrell, transformant la chanson originale de 3mn en un fleuve glamour de 6mn. La copie vaut l'original puisqu'elle assure à Diana un Grammy Award. Exit les Supremes et les tensions du groupe, bye bye les anciennes copines du bahut.
Mais ce n'est pas assez pour Berry Gordy (pour Diana non plus, elle qui aime à dire « je me sens bien avec l'argent et l'argent se sent bien avec moi »). Non, ce n'est pas assez : il veut la voir sur scène, à l'écran, projection fantasmatique d'une idée bien agencée, un mythe qu'on verrait sur l'écran blanc de nos nuits. En 1972, il met sa création entre les mains du réalisateurs Sydney Furie (à qui on doit entre autre le nanar de 61 « La Terreur de la Femme Serpent ») en lui murmurant à l'oreille « c'est mon amour, multiplie-le à l'infini », enfin, quelque chose comme ça. « Lady Sings The Blues » sortira donc en 1972. Diana y interprète aux côtés de Richard Pryor (le comique black à moustache 70's qu'on voit dans Car Wash et Superman III)
Billie Holiday, sa vie, son uvre. Pour ce rôle, elle loupe de peu l'oscar de la meilleure actrice, coiffée au poteau par
Liza Minnelli pour son rôle dans Cabaret. Mais ce n'est pas grave pour Monsieur Motown : son rêve est en image, là, devant lui, sur bobine, prêt à être visionné en boucle, insatiable amour. Non content d'interpréter Lady Day, Diana se permet aussi des reprises de la reine comme « Good Morning Heartache » ou « Strange Fruit » qui constitueront d'ailleurs les charpente d'un double-album en guise de BO du film.
Mais comme pour toute création, l'uvre commence à prendre ses aises et a soif d'autonomie, cherchant une séparation d'avec l'artiste qui l'a fait naître et a entendu ses premiers balbutiements. Elle veut chanter avec le chanteur le plus en vogue,
Marvin Gaye . Qu'à cela ne tienne. Elle enregistre donc un magnifique album avec le prince aux ailes brûlées en 1973, sobrement intitulé « Diana & Marvin ». Dedans, des perles comme « My Mistake », « You're A Special Part Of Me » ou encore « I'm Falling In Love With You » nous prouvent une fois de plus que les années 70 furent bien celle de l'amour et que celui-ci passe outre les guerres, les races ou les pays. Paradoxalement, l'enregistrement de cet album sera un vrai cauchemar pour Diana alors enceinte : devant l'arrogance de
Marvin Gaye fumant pêtard sur pêtard et son entêtement à passer outre la grossesse de Miss Ross, le producteur Hal Davis des Jackson 5, sera obligé de les enregistrer dans des studios séparés !
Appuyons sur « forward ». Nous sommes en 79. Diana a refait un film (« Mahogany », 1975), a enregistré un tube disco (« Love Hangover), a re-refait un film (le navrant Le Magicien d'Oz avec
Michael Jackson , très très loin de la belle prestation originale de Judy Garland) mais surtout, Diana s'est détaché de son créateur, Berry Gordy et sort, comme une grande fille un très bon album « The Boss » à la couverture aguichante. Dedans, que du très bon. De « It's My House » à « No One Gets The Prize » en passant par le terrible slow « All For One », rien n'est à jeter. La création de Gordy s'emporte, s'emballe. Rien ne peut l'arrêter et c'est tant mieux vu qu'elle nous sort le non moins génial « Diana » en 1980 sous les auspices d'anciens musicos de Chic. Entre celui-ci et « The Boss », c'est toute la magie de Diana qui s'épanouit. Mais la magie (comme l'amour) n'a qu'un temps. Ensuite, l'emballement vire un peu au n'importe quoi. Il n'empêche : l'amour est capable de beaucoup de choses.
2006 fut l'année de son étonnant comeback, avec un album sobrement intitulé "I Love You".