Ados.fr : Dans "Au Nom De Mes Pères", plus soul, plus Corneille, avec une partie "rap", vous parlez du sang versé pour la liberté, l'égalité et la fraternité. "La Marseillaise", remaniée dans les mots, s'introduit donc naturellement. Derrière le naturel, comme une évidence, quel sens voulez-vous donner à la reprise de cet hymne, de ce symbole ?
Davy Sicard : Tous les débats qui ont eu lieu jusqu'à présent autour de la question de l'esclavage et, un peu plus tard, autour de l'action positive de la colonisation - ce qui me dérange quand même un peu -, peuvent laisser entendre quelque part qu'il y a une patrie et qu'il y a les colonies, qu'il y a les uns et les autres, alors que tout le monde s'est uni - je ne dirais pas associé, je dirais vraiment uni - pour se battre pour des valeurs ; ces valeurs sont, entre autres, effectivement, la liberté, l'égalité et la fraternité. Je dis que, aujourd'hui, s'il devait y avoir une Marseillaise pour une sorte de patrie, alors, à ce moment-là, les enfants des colonies peuvent aussi s'approprier cette Marseillaise à leur façon. C'est juste un petit clin d'il que je fais - sur le même air - pour laisser entendre que nous voulons tous faire partie de la même famille, de la même patrie, mais qu'il y a des choses qui doivent être mises en lumière pour que chacun prenne véritablement sa place et soit reconnu, tout simplement.
Ados.fr : « Au Nom De Mes Pères » reprend aussi le « Notre Père ». Dès le titre du morceau, on peut s'y attendre, mais pourquoi avoir mêlé la prière à l'hymne guerrier ? Pour signifier ce désir d'union ?
Davy Sicard : Oui, c'est un prière, c'est vraiment une prière. Il y a un sentiment de colère parfois qui peut ressortir, mais c'est surtout un désir de paix et de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ressort.
Ados.fr : Dans « Ker Maron », le Maloya vient comme un esprit. Comment s'est passé la révélation et est-ce que « reprendre mes esprits » c'est aussi retrouver ses ancêtres, ses racines ?
Davy Sicard : Oui, c'est ça aussi. J'explique parfois en concert que je n'ai pas grandi avec la tradition. Je l'ai découverte assez tardivement. Vers l'âge de 18 ans, j'ai commencé à entendre des sons, sans plus. Plus j'avançais dans la musique, et plus j'avais besoin de me rapprocher de la créolité. Or, la créolité amène forcément, à un moment donné, à prendre conscience qu'il y a une présence universelle, spirituelle. Au fur et à mesure, je me rapproche du maloya, de la musique utilisée dans la pratique de cultes pour rendre hommage à des ancêtres, du rythme, du moyen d'expression. Retrouver ses esprits, oui, c'est un peu ça. C'est-à-dire qu'avec le maloya, on va dire qu'on établit un rapport avec ce genre de présence. Ça ne veut pas dire qu'on est illuminé. Ça juste dire qu'on considère. Parfois, il y a un manque de considération. On vit tout simplement, de manière très légère, insouciante. C'est une très bonne chose. Mais se rendre compte que la vie est peut-être plus large que nos simples enveloppes charnelles est très porteur parce que du coup on arrive à appréhender des événements de la vie de manière différente, même des événements qui sont très durs. La mort, par exemple, peut être surmontée de belle manière, avec beaucoup de philosophie.
Ados.fr : « Et pensais bien être perdu » : Avant cette découverte du Mayola, quelle était votre route ?
Davy Sicard : Si j'étais égaré, je devais l'être parce que je n'étais pas assez proche, justement, de toutes ses sensations que j'avais depuis très longtemps ou de cette sensibilité à certaines choses. J'ai souvenir, par exemple, d'avoir été touché par l'incapacité de mes camarades de classe à s'exprimer en français. Problème que je n'avais pas. Je suis né ici mais ça n'explique pas tout, loin de là d'ailleurs. Je n'avais pas ce problème, mais j'étais sensible à leurs difficultés, à leur peine, à leur honte. Je me suis rendu compte, à partir du moment où je me suis rapproché du maloya, que c'était quelque chose qui m'avait marqué. Donc, je crois que c'est une sensibilité qui est en rapport avec un problème identitaire. Le maloya est un moyen de lever le voile sur ce genre d'ambiance.
Ados.fr : « Juste Un Echo » : la Journée commémorative du souvenir de l'esclavage et de son abolition peut-elle en être un. Que souhaitez-vous comme écho politique, médiatique ?
Davy Sicard : Si je devais formuler un souhait, après tout ce qui s'est passé dernièrement, depuis le 10 mai notamment, ce serait que l'on garde la considération pour cet épisode de l'histoire marqué par cette date. J'aimerais vraiment que les gens n'oublient pas et qu'il y ait davantage de personnes qui se sentent concernées par cette date parce que c'est véritablement une date qui fait partie de l'Histoire de France ; je ne dirais même pas l'histoire de la France, mais l'Histoire de France. Donc, s'il devait y avoir un écho, j'aimerais que ce soit un écho qui se prolonge et qui soit de plus en plus amplifié avec le temps, sans pour autant que l'on ait à se retourner vers notre passé. Cette date, maintenant, permet de marquer un peu les choses et de mettre en lumière un épisode du passé. L'idéal, c'est que cet écho aille le plus loin possible et que l'on arrive vraiment à vivre avec, tranquillement. Il faut reconnaître qu'il y a toujours des gens qui en souffrent, il y a toujours des rapports de classes qui ne sont pas très sains, et ce genre de date peut aider à apaiser un peu les choses et à ouvrir justement son esprit.
Ados.fr : Dans « Un Peu De Moi », il y a un arbre, comme un arbre généalogique. Vous avez chanté en première partie de Souad Massi, Cesaria Evora, Tété et James Brown (Davy Sicard n'était pas encore en solo quand il a fait la première partie de Mr Dynamite. Il était dans un groupe a cappela). Qu'avez-vous en commun et quels autres artistes pourriez-vous faire rentrer dans votre filiation musicale ?
Davy Sicard : Quels artistes ? Je me considère comme Réunionnais, donc, à partir de là, je revendique mes origines malgaches, africaines, indiennes et européennes. Je crois que tous ces gens ont un rapport avec un de ces quatre pays, voire continents. Donc, je dirais tous, mais à un énième degré. Je mettrais évidemment en premier lieu les personnes qui m'entourent directement. Quelqu'un particulièrement ? Non. Par contre, dernièrement, j'ai fait une résidence avec Lokua Kanza - un artiste africain, on va dire - et on a eu un très bon contact, presque un rapport de fraternité. Je le mettrais dedans effectivement, je le mettrais dans l'arbre mais parce qu'il y a eu un rapport humain particulier, parce que c'est quelqu'un dont j'apprécie la musique depuis plusieurs années déjà. Il y a une réelle affinité, et je crois que c'est ce qui doit établir les choses. Ce n'est pas juste un lien de couleur ou de quoi que ce soit. C'est le rapport humain qui fait les choses. Lui, je le mettrais beaucoup plus près que ne le sont les autres cités précédemment parce qu'il y a eu ce rapport et que c'est vraiment quelqu'un que j'apprécie. On a chanté ensemble Un Peu De Moi, d'ailleurs - lui dans sa langue -, et c'est un beau souvenir.
Ados.fr : « Tango Souk Inn De » : Pourquoi être allé voir du côté du tango ?
Davy Sicard : C'est une musique que j'aime beaucoup, que je n'écoute pas tant que ça, mais je la trouve pleine de grâce. Cette dualité entre la force et la tendresse est belle. C'est une image, c'est dans le courant de l'inspiration. J'aime beaucoup le tango et c'était bien aussi de partir dans ce sens : on est un peu dans une ambiance un peu flottante et on part, à un moment donné, dans une danse un peu cavalière. C'est bien de partir, de décrocher parfois. C'est un peu comme si vous vous asseyez, vous voyez des nuages passer, et puis, à un moment donné, vous arrivez à voir quelque chose, pourtant les autres avant ne vous avaient rien évoqué. Ce nuage vous évoque quelque chose, donc vous partez dedans. Du coup, vous essayez de voir quelque chose dans ceux qui arrivent : votre perception des choses change.
L'interview video de Davy Sicard : un voyage vers les esprits
Ados.fr : Dans "Au Nom De Mes Pères", plus soul, plus Corneille, avec une partie...
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