Asa en Interview : "Les parisiens ne regardent pas les femmes dans la rue" !
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Asa en interview : "Les parisiens ne regardent pas les femmes dans la rue"

L'émouvante et inclassable Asa nous revient avec un troisième album, Bed of Stone. Alors que le disque était prêt à sortir, elle a finalement changé d'avis et décidé de tout recommencer, au grand dam de sa maison de disques... Mais pas de quoi ébranler ce petit bout de femme déterminé, ayant trouvé son public en France par le hasard du destin, qui revient pour nous sur son parcours folklorique. 

 

(The english version of the interview here)

 

crédit photos : Sofia & Mauro


Ados.fr : Asa, quelle est ta première langue ?

 

Asa : Ma première langue est le Yoruba, c’est ma langue maternelle,  et puis l’anglais, qui était la langue officielle du pays (le Niger). Je ne parle pas bien français.

 

Ados.fr : Pourquoi la France ?

 

Asa : Je ne sais pas, c’est juste arrivé comme ça. Honnêtement, je n’ai jamais pensé que j’y viendrais et que j’aurais une carrière. Je pensais que j’irais aux Etats-Unis ou en Angleterre, comme rêvent tous les habitants de pays anglophones. Mais c’est vraiment le destin.

 

Ados.fr : Raconte-nous ton arrivée en France...

 

Asa : J’étais étudiante. Je ne parlais pas la langue. Je ne portais pas les bons vêtements, ni les bonnes chaussures, je ne savais pas qu’il faisait froid… J’avais simplement un t.shirt de Lagos, donc c’était beaucoup d’émotions pour moi d’accepter la culture. Je n’ai pas mangé pendant des jours ! Parce-que je n’arrêtais pas d’acheter ce qu’il ne fallait pas. A Lagos, la nourriture est épicée et colorée, quand je suis arrivée en France, j’ai vu les “rouleaux de printemps” avec des legumes… vous imaginez ? Et je payais deux euros pour ça ! Et je me disais "C’est quoi cette nourriture ?!" Mais je l’achetais parce-que c’était transparent et que je pouvais voir à travers... Mais ça n’avait aucun goût ! Pas pour une nigérienne en tous cas ! J’étais énervée, frustrée. Donc j’ai commence à imiter les gens qui piquaient des fruits par terre à la fin des marchés ! Ce sont des moments très difficiles... mais pas desespérés !

 

Ados.fr : Quel regard portes-tu là-dessus, 10 ans plus tard ?

 

Asa : Je pense que c’était génial. Mais l’histoire n’est pas terminée, c’est quelque chose qui me construit toujours. Je me demande parfois : « pourquoi cet endroit ? ». Mais c’est juste quelque chose que l’on ne peut pas contrôler, je laisse simplement les choses arriver comme elles le doivent.

 

Ados.fr : Tu écris des chansons à Paris ?

 

Asa : Je me suis rendue compte que c’était dur d’écrire à Paris, peut-être à cause du côté parfait de la ville. C’est juste trop parfait. J’ai été inspirée d’écrire sur Paris, mais pas d’écrire à Paris. Quand je suis en dehors de la ville, je vois des reflets de la ville, la mixité, la culture, la liberté qui s’en degage… mais dans la ville, non. Mais j’ai écrit dans le sud de la France. Je pense être davantage inspirée dans un environnement calme. Pour moi, Paris c’est « boulot, boulot, boulot ». J’écris dans la solitude, dans un espace sans stress, quand je suis proche de la terre.

 

Ados.fr : Te souviens-tu quand tu as écrit ta première chanson ?

 

Asa : Je me souviens d’avoir écrit ma première chanson à Legos, j’y vivais avec mes grands-parents. Et parce-que je cuisinais pour tout le monde à la maison...

 

Ados.fr : Combien de personnes à la maison ?

 

Asa : Wow… on était une douzaine, et j’étais la seule fille. Donc je détestais être une fille, juste pour ça. Mais je devais cuisiner, et un jour, quand j’étais fatiguée, j’ai pris une guitare, et composé une chanson avec les deux seuls accords que je connaissais. Je pense que c’était la chanson "Ya". J’avais 18 ans, juste avant d’entrer à l’université.

 

Ados.fr : Quand as-tu su que tu voulais chanter ?

 

Asa : Depuis toute petite. Je n’ai jamais changé d’avis. Même si l’on ne voulait pas que je le fasse. Mais je savais, petite fille, que la musique était mon pass pour la liberté. Je détestais être une enfant, que l’on me dise quoi faire, je n’écoutais pas les professeurs en cours, j’avais mes propres idées et je pensais que la musique serait la seule façon de m’extraire de tout cela.

 

Ados.fr : Comment as-tu appris la musique ?

 

Asa : Mes parents étaient « musicaux ». Quand je dis “musicaux”, cela ne veut pas dire qu’ils peuvent tenir une note… ça jamais ! Mais il y avait de la musique à la maison tout le temps. Mes frères et moi on faisait des percussions avec des objets, mais sans instruments.

 

Ados.fr : Qu’est-ce-qui te rend la plus heureuse ? Ecrire, chanter en public, enregistrer un album ?

 

Asa : Je pense que c’est chanter en public, c’est très excitant. Et aussi écrire. Pour moi quand je joue du piano avec les deux mains et que je sens que le  cerveau travaille, je peux entendre la machine penser…  Et puis la musique sort et je suis devant les gens, c’est ma plus grande joie. Je redeviens une petite fille ! C’est mon monde et ma chance de faire ce que j’ai toujours voulu faire. Le studio c’est moins spontané, tout est édité, il faut chanter proprement. Mais même lorsque l’on écrit, finalement, il faut penser aux gens.

 

Ados.fr : C’était difficile pour toi de te faire connaître et d’enregistrer des albums ?

 

Asa : Plus ça va, plus c’est dur dans l’industrie. Ce n’est plus comme avant et ça me met en colère ! (rires) Je me retrouve face à de gros challenges, en choisissant les bonnes chansons. Mais je pense que je suis chanceuse de travailler avec des gens qui permettent de chanter ce que j’ai envie de chanter.

 

Ados.fr : Tu n’as pas de grosses contraintes alors ?

 

Asa : Pas autant que si j’étais dans un gros label. J’ai été confrontée à cela durant la première partie de ma carrière, à Legos. J’étais comme en prison là-bas, j’avais les pieds et mains liés, c’était une expérience terrible. Là-bas, ils piratent ma musique, m’attaquent, comme ferait la mafia, simplement parce-que je chante, je suis comme une prostituée pour eux !

 

Ados.fr : C’est plus confortable d’être à Paris chez Naïve !

 

Asa : C’est clair ! Quand on se retrouve dans ce genre de situations, vous doutez. Vous perdez la joie, l’innocence, la raison même pour laquelle vous vouliez faire ce métier, qui était l’amour. Mais il y a tellement d’argent en jeu. Il faut vraiment avoir beaucoup d’amour à donner ! Si j’avais un enfant qui voulait faire ce métier, pas sûr que je serais enthousiaste… Il faut vraiment aimer cela.

 

Ados.fr : Comment es-tu entrée en contact avec le label Naive ?

 

Asa : J'étais étudiante à Salon de Provence et suis venue à Paris pour quelques mois. Un soir je chantais au New Morning, invitée par les Nubians, et une A&R (Artist & Repertoire) de Naive m’a vue. Je jouais à la guitare, et elle m’a dit : « on aimerait bien te voir ». Et moi j’étais là… « Heu, ok... comme vous voulez… ». Je n’avais qu’une idée en tête : Londres ! Mais pas Paris, jamais !  Mais cette femme est venue vers moi et m’a dit « On apprécie beaucoup de que vous faites ». Et moi : « Heu...je ne comprends pas ce que vous dites mais… pourquoi pas ». Et deux ans plus tard, j’étais chez eux. La chose la plus importante est qu’ils me laissent chanter ce que je veux, dans la langue que je veux. J’aime le rythme de ce label, c’est lent, ils m’ont laissé évoluer tranquillement en tant qu’artiste. 

 

Ados.fr :Tu avais bouclé ton 3ème album Bed of Stone... et tu as décidé de tout recommencer, pourquoi ?

 

Asa : Oui. La première fois on l’a fait à Los Angeles, et ce n’était pas le bon album. Je n’étais pas heureuse du tout. Ce n’était pas moi. C’était assez frustrant parce que le label n’était pas d’accord avec moi et pensait que c’était genial. Je leur ai dit : « On doit le refaire. S’il vous plaît, je vous en supplie. » Et Patrick, le patron a dit : “Asa, on écoute les artistes, nous te donnons une autre chance de faire cet album”. Et finalement je suis retournée vers quelque de plus simple, plus organique.  

L.A. c’était plus hype. Mais même avant d’aller à L.A. j’étais déjà hype. Mais ce n’était pas sincere. C’est comme si c’était l’idée de quelqu’un d’autre. Donc j’ai tout recommence depuis le début. Je suis allée à Hasting, en Angleterre, j’ai travaillé avec Blair MacKichan, Benjamin Constant... J’ai eu le temps d’écrire de nouvelles chansons qui étaient aussi fortes que je voulais qu’elles soient.

 

"Dead again", le 1er single de Bed of Stone :

 

 

Ados.fr : La chanson “Dead Again”, c’est à propos d’une histoire d’amour qui finit mal ?

 

Asa : Non, vraiment, ce n’est pas une histoire d’amour. Ca aurait pu être de l’amour mais pas une histoire d'amour.  C’est quelqu'un qui m’a fait mal quand j’ai realisé que notre relation n’était pas celle que je croyais. Vous savez c'est comme avoir un très bon ami, vous partagez vos repas, parfois vous dormez ensemble, mais c’est platonique. Et vous réalisez tout à coup que tout était faux.

Un jour j’étais dans le train pour rejoindre Blair à Hastings et j’ai reçu un mail de cette personne qui me disait des choses horribles qu’elle avait gardées en elle. Donc cette personne pouvait manger à côté de moi et me tuer en même temps ! C’était vraiment un gros choc. J’avais dit à cette personne les plus gros secrets de ma vie, et au final… vous pouvez imaginer. Quand je suis sortie du train pour rencontrer Blair pour la première fois, il a eu en face de lui une femme en colère ! Et puis il a dit : « Tu sais quoi ? Ecrivons une chanson ». Avant qu’il ne m’ait dit cela, j’avais déjà commencé à gribouiller des choses parce-que ça devait sortir.

 “Dead again” n’est pas une chanson que j’aurais pu écrire si je n’avais pas vraiment été en colère. Arrivés dans la maison de Blair, il est allé directement au piano et nous avons écrit la chanson en deux heures. Et je l’ai chantée. Une fois. Je ne pouvais pas la chanter une fois de plus avec la même émotion. Parce-que je n’étais plus en colère, j’avais tout laissé partir. C’était juste une fois, un moment, et c’était tout.

 

Ados.fr : Et comment la personne concernée a-t-elle réagi ?

 

Asa : Je ne pense pas que la personne le sache. Je n’espère pas. Pour moi ce serait comme lui donner gloire. Je nettoyais ma tête. Un jour plus tard, je n’aurais pas pu chanter la chanson. Je devais le faire à ce moment-là. C’est comme parler à quelqu’un, on dit quelque chose et c’est parti. Finalement on dit des chansons tout le temps aux gens, mais c’est juste qu’il n’y a pas de musique.

 

Ados.fr : Tu termines ton concert avec la chanson “Bamidele”…  que signifie-t-elle ?

 

Asa : C’est une chanson comique sur une musique très sérieuse. C’est l’histoire d’une fille du Niger, de culture yoruba qui dit à son homme : « Maintenant, tu dois venir à la maison avec moi et voir mon père ». L’homme en question a fait des études, c’est un avocat, un mec moderne qui dit ne pas croire au mariage. Et la fille lui dit de rentrer avec elle, rencontrer son père et faire ce qu’il faut. Parce-que lui profite toute la journée, mange ce qu’elle prepare mais dit : “Oh, tu sais, je ne suis pas les traditions”. C’est vraiment une chanson comique avec une musique triste. J’aime ce contraste, c’est presque polarisé. Un peu de comédie, puis la musique. Si vous ne comprenez pas ce que je dis, vous pouvez tout de même apprécier le voyage musical.

 

Ados.fr : Et comment cela termine ?

 

Asa : Il n’y a pas de fin. Je continue de l’appeler : “Akieke…Akiele…oh” (Akiele c’est son nom). Mais il n’y a pas de morale. Cela doit être continuellement ouvert aux interprétations. Je le chante en Yoruba et refuse de le traduire en anglais parce-que sinon la beauté de la chanson est perdue.

La musique et les arrangements doivent avoir un sens alors que le texte dit tout autre chose. J’aime le contraste entre la musique et les paroles. Même quand on chante « Fire on the mountain », on peut sourire. Si l’on fait une chanson triste avec une musique triste, cela tue le but même de la musique.

 

Ados.fr : Tu chantais “The one that never comes”, l’amour est-il finalement arrivé dans ta vie ?

 

Asa : Oui, il est arrivé. Mais au moment où j’écrivais cette chanson, il n’était pas encore là. Les gens me disaient : “ Tu n’as pas besoin de chercher, l’amour te tombe dessus", ou “regarde autour de toi”. Mais j’ai chanté la chanson comme si j’avais déjà rencontré la personne. J’étais à L.A., j’ai pris mes bagages, et suis partie dans l’espoir de rencontrer quelqu’un. J’allais dans les cafés et croyais que je recontrerais quelqu’un. A chaque fois que quelqu’un me regardait, je me disais : « Est-ce-que c’est lui ? ». C’était stupide !  

 

Ados.fr : Du coup, où l’as-tu rencontré  ?

 

Asa : Mon petit ami est anglais, je l’ai rencontré en angleterre. A Paris, ce n’était pas possible. Les parisiens regardent le ciel quand ils marchent… ils ne baissent pas le regard, et comme je suis petite, ce n’est pas facile ! A Lagos, ça ne pouvait pas marcher non plus. Parce-que les gens là-bas ne peuvent pas me voir pour ce que je suis vraiment, ils ne voient que la chanteuse, et c’est tout. 

 

Ados.fr : Il apprécie ta musique ?

 

Asa : Oui, il l’aime beaucoup. C’est un musician. Il est fier de moi. C’est quelqu’un qui respecte mon travail et ce que je fais. Il aime beaucoup les chansons.

 

Ados.fr : Comment t’imagines-tu dans vingt ans ?

 

Asa : Je m’imagine faire de la musique.  Personne ne doit m’enlever ça. C’était ma liberté, et quand je dis ça, je le pense. Petite, les gens ne voulaient pas que je fasse de musique. Je vivais avec mes grands-parents qui étaient musulmans. Et on ne peut pas vraiment chanter dans une maison musulmane, sans qu’ils ne s’en plaignent. A cela s’ajoutait le fait que je ne faisais pas comme les autres, que n’avoir jamais de soutien sur ce que l’on fait est une bataille constante, ce qui est bien, ça rend plus fort. Mais dans vingt ans, je veux continuer à chanter. Parce-que quand je faisais cet album à L.A., je voulais arrêter. Finalement on m'enlevait la chose la plus précieuse pour moi. Et plutôt que de faire un mauvais album, je préférais arrêter de chanter, commencer une autre vie, devenir prof ou quelque chose comme ça. Mais c’est mon bébé, je ne veux pas tuer mon rêve de petite fille. Quand tout s’agite autour de moi, je fais de la musique et voyage dans ma tête. Je ne veux pas que ça s’arrête.

 

 

Propos recueillis par Philippe C. et Julia G.


|   dernière mise à jour : 03 novembre 2014

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